| La photographie est-elle un art?
Nous en jugeons toute la niaiserie à la lumière surtout de ces féroces Images publiées lors de la découverte des enfers de Ravensbrück ou de Dachau, et aussi de celles ramenées des fronts d’Europe ou d’Asie par les héroïques correspondants de guerre. Et cependant, bien avant, il y avait eu ces grands artistes que furent Bayard, Atget, Nadar, Braun... Bayard, le premier photographe à qui nous devions une exposition, une exposition de “dessins photogénés”, puisque photographie, mot créé par von Malder, n’effleurait encore que quelques lèvres allemandes, exposition qui ouvrit ses portes à Paris le 24 juin 1839. Bayard, le précurseur oublié écrasé sous le verbiage du rapport de l’Académie en date du 19 août 1839 sur la découverte (?) de Daguerre. Bayard volontairement oublié par les savants officiels et qu’Arago suppliait de ne rien publier de sa découverte “pour ne pas nuire à Daguerre.” Bayard, qui fut non seulement le premier photographe, mais aussi un artiste qui sut donner à la lumière toute sa valeur. Ses six cents épreuves conservées à la Société française de Photographie sont là pour le prouver. De Nadar, je ne rappellerai que les portraits de Baudelaire ou de Delacroix; et revoyez aussi les touchantes Images de Paris que nous a laissé Braun: son Pont Neuf, sa grille des Tuileries, au début du Second Empire. Cependant je répondrai non à la Question devant le 6x9 superglacé, bords déchiquetés, etc. de l’amateur. “Poussez le bouton, nous faisons le reste” disait le slogan de Mr. Eastman. Vous voyez d’ici la jolie fille du quartier au garde-à-vous près de la plus belle pivoine de son jardin. Il n’y a pas plus d’art là dedans que dans la peinture d’une façade en vert pomme. Néanmoins, Art, la photographie l’est quand elle n’est que Photographie. Quand elle ne doit et ne veut rien devoir aux autres techniques graphiques. Par la faute de quelques-uns, la photographie fut au début de ce siècle presque acculée au suicide, à cette époque où elle essayait piteusement d’imiter soit la peinture ou la gravure par un tas de procédés pour le moins antiphotographiques. C’était cette pauvre époque de la photographie interprétée à grand renfort de brosses et d’encre grasse, l’âge d’or de la Photographie Artistique où l’Artiste en lavallière et grand chapeau, le rapin du 13x18, après son traditionnel “souriez s’il vous plaît” promettait de dessous son voile noir un p’tit zoiseau à l‘enfant souvent effrayé et toujours emprunté dans son beau costume des dimanches. Période dont les quelques rares paysagistes ne nous ont laissé que les pseudo-lavis de la gomme bichromatée. À cette époque H. Hymans écrivait: “On ne saurait faire à un peintre de plus cruelle injure que de supposer qu’il vise à placer ses oeuvres au niveau de la photographie.” Lignes très justes dont la réciproque est tout aussi vraie. Après la Grande Guerre, quelques jeunes fous le comprirent qui virent la puissance de la photographie en soi. C’étaient les adeptes de la Photographie Nouvelle, pure, objective, photographique pour tout dire; la Neue Sachlichkeit* de l’école allemande. Ces conceptions d’il y a vingt ans** ne sont plus maintenant que routine du métier, ces conceptions, révolutionnaires alors, d’un art qui se retrouvait lui-même, sont aujourd’hui des dogmes presque desséchés, aucun art n’ayant subi après la dernière guerre une crise de croissance comparable à celle qui suivit 1914-1918. La photographie a suivi le rythme général d’une évolution sans révolution. Il n’y a pas plus loin entre la photographie de 1939 et celle de 1949 qu’entre la peinture ou la sculpture de ces années. Les moyens techniques ont évolué, le champ des possibilités s’est élargi dans tous les domaines: matériel sensible, optique, couleur, mouvement, voilà tout. Il est temps aujourd’hui que se lève une nouvelle génération qui brise les chaînes de la timidité et dépasse les limites atteintes. Elle ne le fera pas sans soulever l’indignation de la masse qui ne prend aucune initiative pour accepter les conventions admises. Cette génération commettra ses erreurs, ses outrances, comme le firent ses aînées. Mais ces outrances plus apparentes que réelles ne seront-elles pas préférables aux habitudes monstrueuses dictées par l’étiquette? Deux artistes déjà ont brisé leurs chaînes: Erwin Blumenfeld et Man Ray. Plus exactement, ils n’ont jamais connu de chaînes et la photographie est pour eux le laboratoire magique d’où sortira une nouvelle Beauté. Avides toujours de découvrir les mots nouveaux du langage photographique, leur imagination n’est jamais au repos, leur esprit jamais satisfait. Un mot seul peut les caractériser: Explorateur. Non, la photographie n’a pas tout dit encore. Plus que jamais la Photographie s’avère un Art dont les possibilités ne cessent d’élargir un champ tout à la mesure de notre époque, comme l’écrivait il n’y a pas un an un dessinateur de grand talent. Sougez, Man Ray, Blumenfeld, Rogi André, Karsh, et quelques autres, sont des maîtres incontestés, mais que restera-t-il de l’oeuvre des milliers de portraitistes (quel terme pompeux) de par le monde? Car maintenant, 110 ans après les découvertes presque simultanées de Niepce, Bayard, Hill, la psychologie du portrait dans notre vie matérielle à outrance, est encore si mal comprise, si mal délimitée, si négligée même, que l’état d’âme du modèle tient rarement une place, même infime, dans la majorité des cas. Trop de photographies se contentent de raconter l’anecdote retouchée d’un visage sans explorer le paysage humain sous-jacent. Et cela tient peut-être à son essence même, à la facilité d’opération, à la rapidité, à l’Instantané, terme par excellence photographique. Un trait, une expression passagère est saisie au vol, mais le caractère lent à sortir des fibres profondes est absent. Bien que notre époque ne se conçoive pas sans la photographie, que tous admettent comme ressource excellente pour les sciences ou le reportage, on rencontre encore des critiques, croyant vraiment avoir le sentiment de l’art, qui soutiennent qu’en sa qualité de simple reproduction mécanique elle tue en nous l’élément créateur et devient une menace pour l’art. Ce mécanisme ne fait que reporter la création sur un autre plan. Choisir, voir un sujet, un angle, la proportion d’ombre et de lumière, le degré de définition de l’image, n’est-ce pas création pleine de liberté vis-à-vis de la nature? N’est-ce pas là la force des artistes, de tous les vrais artistes, de nous donner des Images qui ne copient pas le réel mais qui, reconstruites en eux, sont plus vraies que le réel. Il suffit de voir “La Fourchette” d’André Kertesz pour comprendre combien un objet aussi journalier mais isolé de son décor banal peut nous ouvrir les portes du rêve. Tous les perfectionnements techniques n’ont rien apporté et n’apporteront rien au pouvoir d’expression de la photographie, pouvoir d’expression qui reste fonction de la sensibilité de celui qui déclenche l’obturateur au seul moment photogénique de l’objet, du visage ou du paysage. On peut être poète du mot, du son, de la couleur ou de la lumière, l’outil n’est rien, seul compte le coeur. Marcel G. Lefrancq.
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